Dans ce nouvel épisode de MuzzOsphère, Antoine Gigomas échange avec Sébastien Boucraut, Partner et Chief Scaling Officer chez Breega, autour d'une phase décisive de la vie d'une entreprise : la première année post-investissement. Priorités des fondateurs, recrutement stratégique, risques de surchauffe, organisation commerciale, communication interne : un tour d'horizon concret des décisions qui façonnent durablement la trajectoire d'une boîte.
Un épisode terrain sur la croissance, la discipline et l'importance de préserver l'harmonie pour performer dans la durée.
les priorités des 12 premiers mois après une levée
Pour Sébastien Boucraut, tout commence par la relation. Chez Breega, l'accompagnement est pro bono : la première priorité après un deal consiste à connecter avec les fondateurs et à s'assurer qu'ils ont envie de travailler avec l'équipe. Vient ensuite l'identification des grands chantiers à venir et des risques que les fondateurs ne perçoivent pas toujours, portée par des questions ciblées plutôt que par un plan appliqué de l'extérieur.
Le cœur du travail des premiers mois reste l'alignement des fondateurs. Comme l'explique Sébastien Boucraut dans l'épisode, cet alignement passe par un questionnaire DISC : il ne s'agit pas d'une analyse comportementale exhaustive, mais d'identifier ce qui domine chez chaque personne, ses déclencheurs et ses peurs, pour fluidifier la communication au sein de l'équipe fondatrice. Plusieurs journées y sont consacrées, complétées par des sessions de codéveloppement où l'on traite des situations concrètes.
Dernière fondation, et non la moindre : la PVNV (Purpose, Vision, Mission, Values). Sébastien Boucraut insiste sur le fait que les valeurs conditionnent tout le reste, à commencer par la qualité des recrutements.
Les valeurs d'une entreprise sont fondamentales. On met assez souvent les RH au second plan et c'est une énorme erreur.
les erreurs de recrutement qui coûtent le plus cher
Le premier piège post-levée, c'est le recrutement mené sans recul. Recruter sans vision à dix-huit mois, attribuer des titres trop élevés qui bloquent l'évolution future de la structure, rédiger des fiches de poste floues, sans indicateurs ni business case : autant d'erreurs difficiles à rattraper. Sébastien Boucraut cite des entreprises de quarante personnes encore dépourvues de fonction RH, une situation qu'il juge intenable.
L'erreur la plus coûteuse est plus insidieuse. Recruter une personne pour sa seule expertise, sans vérifier son alignement avec les valeurs, peut faire entrer une personnalité toxique dans l'organisation. Le risque n'est pas qu'individuel : ses valeurs finissent par devenir celles de l'entreprise, et le fondateur perd la main sur ce qu'il construit. La règle de l'invité rejoint la matrice de « No Rules Rules » : ne garder que les profils à la fois très performants et alignés sur les valeurs.
Quand tu recrutes, tu dois recruter la meilleure personne pour ton organisation : top valeur, top performance.
Un constat qu'Antoine Gigomas relie directement au métier de Muzzo : une grande partie du travail consiste à aider les employeurs à préciser le profil recherché (compétences, savoir-être, valeurs), avec une règle simple : recruter pour ce que la personne devra réussir dans les dix-huit prochains mois, pas au-delà.
prévenir la surchauffe et le burn-out des fondateurs
La surchauffe est un risque quasi certain après une levée : passion, adrénaline, rythme de la tech. Sébastien Boucraut, qui a lui-même traversé un burn-out puis évité un second en 2018, distingue nettement les deux états. La surchauffe, c'est le pré-burn-out ; il met en garde contre l'habitude de se dire « en burn-out » à tort, car le subconscient finit par l'entendre.
Sa grille de lecture tient en trois réservoirs d'énergie : le corps, l'esprit et l'âme (body, soul, mind). Comme l'explique Sébastien Boucraut dans l'épisode, la baisse d'énergie sur l'un affecte les deux autres, à la manière de piles connectées. La prévention passe par de la discipline : power naps, courts moments de recentrage dans la journée, et surtout l'alignement des tâches sur ses propres rythmes (garder un document exigeant pour un pic d'énergie plutôt que pour l'après-déjeuner).
Ton niveau d'énergie qui baisse sur un des trois, ça va affecter les deux autres.
Ce sujet n'est pas anecdotique pour Breega : selon Sébastien Boucraut, il représente désormais près de 20 % des interventions de l'équipe, sous l'angle de l'énergie et de l'harmonie.
arbitrer entre croissance et solidité
Faut-il tout miser sur la croissance quand on lève avec un fonds de capital-risque ? La réponse de l'invité est nuancée : peu importe la vitesse, certains sujets n'admettent aucun compromis. Les ressources humaines en tête, décrites comme le poumon de l'entreprise : bien recruter, bâtir une organisation cohérente et veiller à ce que les équipes avancent à la même allure. Sébastien Boucraut décrit des organisations coupées en deux, une partie à 300 km/h, l'autre à 50 km/h : une configuration qu'il faut savoir corriger, quitte à freiner.
Peu importe la vitesse, il y a des choses sur lesquelles tu ne peux pas faire de compromis.
Cette solidité n'empêche pas la rapidité de décision, bien au contraire. « Quand il y a un doute, il n'y a pas de doute » : mieux vaut trancher vite, quitte à faire amende honorable ensuite, que de retarder par hésitation. Sébastien Boucraut illustre par plusieurs décisions à fort effet de levier : une fintech au produit surpricé, dont la grille tarifaire a été simplifiée et réduite (avec une version « core ») pour améliorer la conversion avant de remonter en gamme ; le recrutement d'un supply chain manager dans une entreprise hardware, poste que le fondateur assurait seul ; ou encore la séparation d'un expert toxique, qui a fait remonter l'efficacité opérationnelle de toute l'équipe.
Son conseil final tient en un mot : l'harmonie. Scaler une entreprise, dit-il, ressemble à une partition de musique où tout doit être aligné et sonner juste. Cela recouvre l'équation qu'il aime rappeler, la performance égale les capacités moins les interférences : le rôle du dirigeant consiste à réduire ces interférences pour libérer le potentiel des équipes.
l'invité : sébastien boucraut
Sébastien Boucraut est Partner et Chief Scaling Officer chez Breega, où il dirige une équipe de huit personnes dédiée à l'accompagnement des startups après l'investissement. Ancien entrepreneur devenu investisseur, il a structuré cette équipe en verticales d'expertise (talent et RH, growth et revenu, marketing et communication, finance, ESG), complétées par du coaching des fondateurs et des C-level. Breega a investi dans plus de cent startups, dont environ soixante-quinze encore actives selon Sébastien Boucraut ; l'équipe a formalisé ses méthodes dans la « Scale Room », une bibliothèque de playbooks pragmatiques de dix pages, de templates et de ressources pensés pour être implémentés directement par les fondateurs.
à retenir
- Les 12 premiers mois se jouent sur les fondations : alignement des fondateurs, valeurs claires, vision de recrutement à dix-huit mois.
- Une erreur de recrutement sur les valeurs coûte plus cher qu'un déficit d'expertise : une personne toxique impose ses valeurs à toute l'entreprise.
- La surchauffe se prévient en surveillant trois réservoirs d'énergie : le corps, l'esprit et l'âme (body, soul, mind).
- La vitesse n'excuse aucun compromis sur les ressources humaines ni sur la cohérence de l'organisation.
- Performance égale capacités moins interférences : le travail du dirigeant consiste à réduire les interférences.

